' I"

■’j 7

r

t

■|«

I '>‘

. X,

«

<1

r.

1

# *

PHY*SI0L06IE

DES PASSIONS

TOME IL

A PARIS,

DE L’IMPRIMERIE DE CRAPEI.ET

nUE DE VAÜGIRARD, 9.

PHYSIOLOGIE

DES PASSIONS,

ov

/

NOUVELLE DOCTRINE

DES SENTIMENS MORAUX;

PAR J,-L. ALÏBERT,

CHEVALIER DF. PLUSIEURS ORDRES, PREMIER MÉDECIN ORDINAIRE DU ROI, PROFESSEUR A LA FACULTE DE MEDECINE DE PARIS,

MEDECIN EN CHEF DE l’hÔPITAL SAINT-LOUIS, ETC.

SECONDE ÉDITION,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE,

TOME SECOND,

A PARIS,

CHEZ BÉCHET JEUNE, LIBRAIRE,

PLACE DE uTiCOLE DE MEDECINE , 4*

A BRUXELLES,

AU DÉPÔT GÉNÉRAL DE LA LIBRAIRIE MÉDICALE FRANÇALSE.

M. DCCC. XXVTl.

Digitized by the Internet Archive in 2017 with funding from

https://archive.org/details/b29332138_0002

PHYSIOLOGIE

DES PASSIONS.

..-nar-#.oi»—

SECTION TROISIÈME^

DE L’INSTINCT DE RELATION,

CONSIDÉRÉ COMME LOI PRIMORDIALE DU SYSTÈME SENSIBLE,

Les êtres vivans ne sauraient exister isolément« Ils tiennent les uns aux autres par une sorte d’attraction sociale, qui est un des plus grands phénomènes de l’organisation : ils s’appellent, se cherchent, s’assemblent, se réunissent. On peut même dire que l’ordre et l’harmonie de cet uni- vers dépendent spécialement de ce fait primordial de la nature animée.

C’est à tort que certains philosophes ont nié l’existence du penchant irrésistible qui nous dé- termine à l’association ; c’est à tort qu’ils ont soutenu que les hommes ne se sont rapprochés que pour arrêter les délits qui pourraient attenter

U.

I

2

PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

à la conservation de leur espèce. L’instinct de relation est inhérent à notre nature morale : tout individu qui cherche à se dérober à ses lois doit être regardé comme un être maladif qui lutte contre ses plus nobles impulsions. Il faut avoir été profondément altéré par l’infortune pour se retirer dans son propre cœur et fuir à l’aspect de son semblable.

L’homme qu’on enlève tout à coup à ses rela- tions accoutumées se consume par sa propre flamme. Mille désirs l’inquiètent et semblent l’armer à chaque instant contre lui-même. Jetez les yeux sur un malheureux prisonnier : que ne donnerait-il pas pour communiquer avec ceux qu’il aime! Un auteur ingénieux a décrit de la manière la plus touchante la situation d’un pauvre lépreux qui, séquestré dans une maison solitaire, ouvrait à chaque instant la porte de son jardin pour que les enfans vinssent lui voler des fleurs, et pour entendre ainsi le doux son de la voix humaine. Qui peut retracer les angoisses d’une âme libre dans un corps qu’on a fait esclave? Un proscrit s’était caché pendant les désastres révolutionnaires; le besoin de revoir les hommes le fit errer de village en village, et il trouva la mort au milieu même de ceux que son cœur brûlait de rencontrer.

3

DE LIJJfSTIKCT DE KELATRW.

Ijhomme est donc un être relatif; ses moyens de bonheur ne sauraient complètement se dé- velopper que dans la société de ses pareils. On connaît le mot de cet assassin infâme qui s’était creusé une caverne au milieu des montagnes des Gévennes. C’était qu’il se cachait pour se sous- traire à la vengeance des lois. Un jour, fatigué de la solitude , il abandonna sa sauvage demeure pour se rendre dans une auberge du bourg le plus voisin; il essaya de corrompre le premier individu qui s’offrit à lui , afin de le rendre com- pagnon de ses crimes; mais il fut bientôt saisi et incarcéré. « Quel motif puissant vous a donc fait quitter les lieux vous vous cachiez ? » lui dit le juge dans son interrogatoire. « J’avais , répli- qua-t-il, besoin d’un ami, et je le cherchais. )> Réponse bien extraordinaire dans la bouche de cet affreux cannibale.

Ainsi l’homme ne se place jamais hors de toute relation sans s’exposer à des troubles intérieurs qui le tourmentent bien plus que toutes les persé- cutions extérieures dont il était victime au milieu du monde. Il se dénature en quelque sorte en se dépouillant de ses passions affectives. De vient que tous les hommes obéissent au penchant social, et qu’ils regardent comme une force ennemie tout ce qui tend à les désunir; de vient qu’à

4 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

inesiire qu’ils se perfectionnent, ils cherchent à étendre, à multiplier leurs rapports mutuels. On a vu sans doute certains individus obéir à des résolutions énergiques et se séparer du genre humain ; mais bientôt la nature les ramène à la sociabilité ; une voix intérieure semble les avertir qu’ils ne sont pas seuls sur la terre. S’ils ont rompu leurs relations , iis ne tardent pas à les renouer. La vieillesse même ne parvient point à isoler l’homme; il veut être acteur jus- qu’à la fin.

L’instinct de relation a donné naissance à la société politique. A mesure que les hommes ont obéi au penchant qui devait les réunir, ils ont senti la nécessité d’établir des conventions qui fussent la sauvegarde de tous. Les relations des peuples, comme celles des individus, ont pour but leur conservation. Les nations se sont con- stituées ; elles se sont soumises à certaines obli- gations réciproques; elles se sont fait une morale particulière pour leur propre sûreté.

Ce n’est point la raison, ce n’est point la science, c’est l’instinct de relation qui a porté les premiers hommes à s’associer, pour se mettre à l’abri des coups du sort les uns par les autres. C’est une im- pulsion innée et qui leur est commune avec tout

DE l’instinct de RELATION. 5

ce qui respire. C’est cette meme impulsion qui nous fait apprécier les avantages d’un bon gou- vernement : il est naturel que le faible se place sous la protection du plus fort. Dans beaucoup de circonstances, les animaux meme ne manquent pas de se donner un chef; et tout ce qui arrive ici-bas à ce sujet est le pur effet d’une inspiration de la Providence , qui est la loi vivante des êtres sensibles.

C’est à l’instinct de relation que se rattache toute la théorie des droits naturels de l’homme, et de ceux qu’il acquiert par les conventions de la sociabilité. J’appelle droit acquis celui, par exemple , que la société peut avoir sur la vie d’un citoyen qui attente à la sûreté de son semblable, ou qui trouble d’une manière grave l’harmonie qui résulte de notre penchant à la bienveillance; celui que nous avons d’exposer notre propre existence pour conserver celle des hommes qui sont en communauté avec nous. Ces droits , que partagent une multitude d’individus, nous ren- dent égaux dès que nous nous trouvons placés sous l’égide des mêmes lois.

Les contrats politiques doivent en conséquence leur origine à l’instinct de relation; mais, pour en tirer tous les avantages qu’ils sont susceptibles

6 PHYSIOLOGIE DES PASSIOI'IS.

de procurer, il ne faut pas que ces contrats dé- génèrent en esclavage ; car l’esclavage n’est point un contrat, ainsi que plusieurs publicistes l’ont prétendu avec tant de raison. Si on pouvait lui donner ce nom , il n’en serait pas moins nul , puisqu’il serait fondé sur la violence , et que l’un des contractans y souffrirait la plus énorme lésion.

L’instinct de relation doit être affranchi de toute contrainte. Tentez de rapprocher les hom- mes par une force qui leur soit étrangère , vous verrez aussitôt naître parmi eux l’antipathie et la guerre. Nos relations sociales ne sont merveilleu- sement secondées que par la bienveillance , la bonté , la générosité , la compassion , l’estime , le respect, la considération, et autres sentimens plus ou moins élevés qui nous distinguent des animaux , et qui sont les plus honorables attri- buts de la nature humaine.

La sociabilité est cette heureuse disposition de l’âme en vertu de laquelle nous nous trouvons animés d’un sentiment de bienveillance pour nos semblables , et nous sommes naturellement portés à leur faire tout le bien que nous voudrions qu’on nous fît à nous-mêmes. C’est par ce sentiment inné que nous coordonnons notre bonheur à celui des autres, et que nous rattachons notre

DE l’instinct de RELATION. 7

propre intérêt à l’intérêt de tons. Quand l’homme a satisfait tous ses désirs, quand sa faim et sa soif se trouvent apaisées , il semble qu’il soit em- barrassé de son existence. L’ennui arrive pour le subjuguer : il a besoin de sortir, en quelque sorte, de lui -meme, de se réunir à ses semblables, d’éclairer et de charmer son âme par leur entre- tien. S’il s’isole, il est pénétré d’effroi; mais, s’il rencontre un être fait à son image , il se rassure. If attrait de la sociabilité fait la sécurité de l’homme sur la terre.

Je le répète donc, la sociabilité est une de ces facultés innées que la nature a mises dans notre système sensible, et qui sont antérieures à toute expérience. Elle est le résultat d’un pen- chant particulier auquel toutes les créatures sont soumises. La vie entière de l’homme social n’est que le développement de cette affection primi- tive de l’économie animale. Ce qui prouve que l’instinct de relation est très naturel à l’homme, c’est que les peuples les plus barbares sont quel- quefois ceux qui exercent le mieux l’hospitalité. Presque tous les insulaires qui ont peu d’oc- casions de se corrompre , sont très doux de ca- ractère, généreux et compatissans. La défiance semble s’accroître à mesure qu’une nation se civilise.

8 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

Un instinct naturel constamment dirigé vers le meme objet , une certaine conformité d’intérêts et de désirs , etc. , ont pu sans doute réunir les hommes et en faire des sociétés plus ou moins régulières ; mais la perfection de l’état social ne saurait être que le fruit de l’expérience et de la raison; il faut même, pour qu’elle ait tout son effet , qu’elle prenne , dans certains cas , tout le caractère de la passion qui peut seule la rendre communicative. Il faut que des hommes d’une trempe forte et vigoureuse lui impriment une heu- reuse influence ; c’est le seul moyen d’en étendre les avantages et d’en perpétuer les douceurs.

Il est prouvé que ce qu’on a pu écrire de nos jours sur les prétendus sauvages qu’on a ren- contrés dans l’intérieur des bois est absolument imaginaire. Ces individus, qu’on prétend avoir ainsi erré à l’aventure hors du sein de la société , n’étaient que des êtres qu’une aliénation d’esprit portait à fuir loin de leurs foyers domestiques. C’étaient souvent des individus que quelque défaut d’intelligence ou quelque degré plus ou moins grand de stupidité faisait regarder comme un fardeau pour leur famille, et que celle-ci avait l’inhumanité d’abandonner à la pitié publique. Il est d’ailleurs difficile de croire que ces individus aient pu errer long-temps de cette manière , qu’ils

DE L INSTINCT DE RELATION. 9

aient meme pu , sans devenir la proie des bétes féroces , passer ainsi un hiver, exposés presque nus à la rigueur de cette saison pendant laquelle la terre n’offre plus d’alimens.

Il y a aussi des hommes que leur condition ou leur état force de vivre habituellement sur les montagnes ou dans les forets : tels sont les ber- gers , les bûcherons des Alpes ou des Pyrénées. Il y en a qu’une morosité naturelle , qu’une tour- nure d’esprit particulière, ordinairement l’effet de quelque affection hypocondriaque, etc., déter- minent à ne plus quitter ces lieux que leurs com- pagnons désertent dans la mauvaise saison. Ils y vivent, moyennant quelques provisions, dans des huttes abandonnées. Cet état d’indépendance, et la disposition de leur âme qui leur rend le com- merce des hommes pénible , leur font sans doute trouver ce genre de vie agréable ; mais une voix rendue rude par le défaut d’exercice, quelques mots grossiers à peine conservés de leur langue primitive, et qui paraissent inarticulés, un très petit nombre d’idées qu’on prendrait pour une nullité d’idées, un extérieur inculte, agreste et sale, des traits altérés par la mauvaise saison et par la mauvaise nourriture leur laissent à peine quel- que ressemblance humaine. Ils perdent en effet leurs qualités sociales et leurs qualités relatives»

ÏO PHYSIOLOGIE DES PASSIOIVS.

Noos devons pareillement compter parmi les êtres parfaitement isolés cette multitude d’indi- vidus atteints de folie ou de démence, qui passent leur vie entière dans un état de contrainte ou de détention. Il est manifeste que les aliénés ne sont plus en communication avec le reste du monde; ils agissent sans but et comme au hasard ; ils pren- nent alors des attitudes et procèdent à des actes dont on n’aperçoit ni la raison ni le motif. Il suffit de les voir dans les cours de Bicêtre ou de Cha- renton, pour se convaincre qu’il n’y a chez eux ni relation ni correspondance. Ces individus, dont le jugement est plus ou moins altéré, ne sont pas, comme on le prétend, dans un état d’enfance; car, parmi les enfans , il y a certainement des rapports sympathiques ; il y a meme des actes continuels d’une raison naissante et progressive que l’obser- vateur ne peut contester.

Mais, quand l’homme jouit de toute la pléni- tude de sa raison , le besoin de communiquer avec ses semblables se fait impérieusement sentir dans tous les momens de son existence. La force de ce besoin lui donne même une grande supé- riorité sur tous les animaux. Le privilège de la parole a été accordé à lui seul , afin qu’il pût éta- blir des relations plus variées et plus étendues. vSi la parole venait à lui manquer, il se servirait

DE L^NSTINCT DE RELATION. ï I

«lu langage des signes, qui pourrait lui être aussi profitable que le langage vocal. H aurait recours au langage pathétique, qu’il emploierait comme supplément dans l’expression de ses sentimens; car l’homme a des larmes et des sanglots pour retracer ses douleurs; il fait parler jusqu’à son silence. On devine son cœur avant qu’il s’ex- plique ; on suit dans sa physionomie jusqu’à la trace des moindres affections qui l’agitent.

Chaque passion a son accent particulier, indé- pendamment des paroles que l’on prononce. Les cris, les gémissemens, etc. , ont quelquefois plus d’éloquence que les sons les mieux articulés. II est dans la voix des nuances tellement propres à exprimer les diverses altérations de l’âme , que les animaux eux -mêmes ne sauraient s’y mé- prendre. Un homme profondément atteint d’une folie périodique avait un chien danois qui l’a- handonnait pendant tout le temps de son délire , mais qui ne manquait pas de venir le rejoindre aussitôt que son accès était terminé. Cet animal aussi fidèle qu’intelligent devinait avec une saga^ cité surprenante l’instant heureux il pouvait rétablir ses rapports avec un maître qu’il chérissait.

L’instinct de relation a mille ressources pour se fortifier et s’agrandir. Par le secours de l’écri-

PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

ture nous correspondons d’un pôle à l’autre , et nous faisons voyager en quelque sorte nos sen- timens d’affection et de bienveillance. Par l’art plus puissant de l’imprimerie, nous sympathisons avec les hommes qui ne sont déjà plus : nous éprouvons ce qu’ils ont éprouvé ; nous nous ré- chauffons au feu de leurs conceptions , et nous fécondons notre entendement par la lecture des chefs-d’œuvre qu’ils nous ont transmis.

L’homme porte ses regards scrutateurs jusque dans le ciel ; il saisit les rapports des astres avec le globe que nous habitons. Il connaît et mesure la situation respective de tous les pays , etc. C’est pour traverser la vaste étendue des mers qu’il s’est approprié l’usage de la boussole. Il a confié sa destinée à l’élément le plus formidable pour aller joindre des mortels inconnus et fonder sa de- meure dans des cités étrangères. C’est l’amour des relations sociales qui jette à chaque instant le voyageur sur des plages lointaines , et le fait aborder chez des peuples qui ne se doutaient pas de son existence.

Toutes les habitudes de notre vie fortifient en nous l’instinct de relation. Ce qui distingue à ce sujet l’homme des animaux , c’est le charme qu’il trouve à prendre ses repas en commun. I.a brute

DE l’instinct de RELATION. l3

mange à part et craint qu’on ne touche à sa nour- riture : l’homme au contraire a voulu bannir la personnalité d’un acte qui n’a d’autre objet que sa conservation. Son appétit s’éveille et s’aiguise, pour ainsi dire, à l’aspect d’un individu chéri qui s’asseoit à la meme table que lui , qui savoure les mêmes mets ; on connaît l’utilité des ban- quets toutes les fois qu’il s’agit de resserrer les liens et d’en former de nouveaux. Les parens, les amis, tous ceux qui exercent des professions analogues, se rapprochent par intervalles pour assister au meme festin ; et c’est ainsi c[u’ils célè- brent les naissances , les mariages et tous les joyeux événemens de la vie. Les gens qui appar- tiennent aux conditions les plus basses de la société n’ont pas de meilleur moyen pour ranimer chez eux le sentiment de la bienveillance , et c’est tou- jours le verre à la main qu’ils effectuent leurs ré- conciliations, leurs pactes , leurs contrats et leurs communications amicales.

Il en est de même des plaisirs que peuvent produire les fêtes, les danses, les spectacles, etc. Les hommes aiment à être en présence , alors même qu’ils ne se parlent pas. On connaît l’at- trait qui les rassemble sur les promenades publi- ques. Les émotions reçues en commun sont en général plus vivement senties que celles que l’on

l4 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

goûte isolément. Les impressions communiquées à une grande masse d’hommes par la représen- tation d’un drame , ou par la puissance d’un dis- cours éloquent et pathétique , sont un des effets les plus intéressans du besoin pressant de rela- tion. Tous les cœurs manifestent leur rapproche- ment par des applaudissemens unanimes; tous sympathisent et font éclater simultanément leur approbation. Ce qui frappe de surprise, c’est que tant de personnes inconnues les unes aux autres abjurent soudainement toute défiance pour s’a- bandonner de concert aux plus douces , aux plus enivrantes agitations, que toutes enfin s’unissent et s’associent pour céder au meme entraînement, pour partager le meme intérêt, pour être tou- chées par les mêmes peines.

L’instinct de relation est surtout indiqué par le besoin constant que nous éprouvons de com- muniquer à autrui les chagrins et les revers qui viennent opprimer notre existence. Lorsqu’une vive peine tourmente notre âme, il est rare qu’on puisse la tenir renfermée dans le cœur sans que cette contrainte n’introduise un malaise accablant dans l’économie animale. Nous allégeons au con- traire le poids de nos maux en les confiant à nos semblables. Les animaux n’ont point ce privilège. A l’homme seul est réservé le bienfait inappré-

DE l’iNSTUNCT de RELATION. l5

ciable des consolations. La nature a voulu que tout ce qu’il y a de douloureux dans le fond de notre être pût s’adoucir par les relations sociales.

Ces relations nous sont si chères, que, lorsque le sort nous arrache nos amis , nous les accompa- gnons jusqu’au cercueil; nous les quittons le plus tard que nous pouvons. Les personnes les plus policées sont précisément celles qui tiennent da- vantage , et par les liens les plus forts, à leurs relations affectueuses. Il n’y a que les peuplades entièrement sauvages qui puissent prospérer dans la solitude et l’isolement. Il n’en est point ainsi de l’homme civilisé ; il préfère le trépas au calme funeste de l’exil ou de l’abandon. L’absence de toute communication est pour lui une mort anti- cipée. Dans les calamités qui l’accablent , il n’y a donc que la bienveillance , il n’y a que l’amitié qui puissent l’attacher à l’existence et lui en faire supporter le fardeau.

On a avancé fort mal à propos que l’homme éclairé peut se suffire à lui-méme. La culture des sciences , aussi-bien que celle des arts , augmente au contraire le penchant à la sociabilité, dont elle multiplie les jouissances. Celui qui a cultivé sa raison est toujours malheureux dans la solitude. Il a un besoin continuel d’exhaler ses idées , de

l6 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

les agrandir par la communication ; son âme s’indigne du repos qu’on veut lui donner. Ni ses souvenirs ni son instruction ne sauraient lui fournir un aliment convenable; il lui faut les paroles de ses contemporains; il préfère le son de la voix humaine à des livres qui sont sans chaleur et sans vie : il ne doit pas végéter en un seul lieu comme la plante ; ses relations sociales lui sont meme aussi nécessaires que cette faculté locomotrice qui lui sert à transporter ses organes partout ses désirs l’appellent. De vient sans doute qu’il préfère le séjour des villes à celui de la campagne, parce que ses fonctions s’y exercent avec un mouvement plus rapide, parce que ses rapports s’y trouvent dans une sphère d’action plus active et plus animée.

On pourrait dire, et l’on a déjà dit avec raison, que, de tous les peuples, les Français sont ceux qui sont les plus aptes à la sociabilité ; du moins sont-ils les plus propres aux plaisirs de la conver- sation , qui est un de nos besoins les plus doux et les plus impérieux. La parole écrite et dégagée de Faction du corps se trouve privée de sa plus grande force : la conversation , au contraire , est un moyen mille fois plus puissant pour lui donner cette espèce de vie qui la rend communicative. Il est curieux de voir une multitude d’hommes

DE l’instinct de RELATION. l'J

intelligens se rapprocher , se pénétrer avec plus ou moins de chaleur de leurs sentimens récipro- ques , se demander mutuellement des conseils , et s’appuyer généreusement de leur instruction indi- viduelle pour la conduite de la vie , s’entraider, se diriger, échanger leurs impressions morales, et s’enrichir tour à tour de toutes les idées qu’ils peuvent avoir acquises par l’étude et la méditation.

Au surplus , le désir de communiquer avec nos semblables se manifeste dans presque tous nos usages sociaux, particulièrement dans celui qui se pratique avec tant de régularité au renouvel- lement de chaque année. Voyez avec quelle ar- deur, avec quel empressement, des hommes qui, jusqu’à ce jour, s’étaient renfermés dans le cercle de la vie privée, accourent chez tous les indi- vidus pour lesquels ils conservent quelque bien- veillance ou quelque souvenir. Le soin qu’ils prennent de se parer de leurs plus beaux vête- mens , pour procéder à ces visites obligées , est un hommage rendu à l’instinct de relation.

C’est dans ces memes jours que les sentimens affectueux qui reposent au fond des cœurs se montrent sous toutes les formes. L’égoïste lui- méme sort de sa personnalité, et sacrifie, du moins

TL

A

l8 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

en apparence , à toutes les convenances sociales. Tous les visages sont empreints de sérénité et de joie ; toutes les industries sont en jeu pour pro- céder à des actes de libéralité qui fortifient les relations bienveillantes. Ces divers usages sont utiles pour éteindre des haines, pour favoriser des réconciliations; et Finstinct de relation ne saurait d’ailleurs offrir un plus intéressant spec- tacle au sein d’un peuple civilisé.

Il est vrai que cette cérémonie a dégénéré en étiquette ; elle a subi le sort de toutes les autres formules de politesse. Les hommes , dans leurs relations, ont substitué aux expressions naturelles de l’âme un langage, disons plutôt un jargon , à l’aide duquel ils cherchent à s’abuser sur leurs sentimens réciproques. Ils se rendent des soins que la bouche exprime , et que le cœur dés- avoue ; ils se trompent mutuellement par des assu- rances vaines; ils ont recours à des mensonges qui plaisent. Enfin la dissimulation est devenue un art profitable à ceux qui le possèdent le mieux.

Mais cet attrait si puissant , qui dérive de l’in- stinct de relation , ne se manifeste pas seulement chez les hommes qui, dès l’origine du monde, se sont réunis en peuplades , en nations , etc. ; on le

DE l’instinct de RELATION. I9

remarque en outre parmi les animaux, qui se rap- prochent , qui vont en troupes , qui voyagent en alliés fidèles , qui mettent pour ainsi dire leurs intérêts en commun. Dans les forets du Brésil, les singes forment des républiques plus ou moins nombreuses. Jamais les hirondelles n’entrepren- nent à part leur pèlerinage ; jamais les abeilles ne se séparent : les fourmis nous présentent le meme phénomène. Les plus petits animaux obéis- sent à la loi de la sociabilité; ils se rangent, se fortifient par une alliance indissoluble; on dirait qu’ils s’appartiennent les uns aux autres , et qu’ils ne sauraient exister isolément.

Il est digne d’observation que les oiseaux trans- portés des pays lointains, et qu’on cherche à conserver dans nos climats, s’affectionnent les uns aux autres avec plus d’intimité que s’ils étaient sur leur terre natale ; ils ressemblent en cela aux hommes qui quittent leur pays pour aller vivre chez d’autres peuples , et qui sentent le besoin de fraterniser dès qu’ils sont assez heureux pour rencontrer des individus errans , arrivés comme eux d’une patrie éloignée.

On a eu grand tort de prétendre que l’homme est le seul être qui parle, disait un philosophe de beaucoup d’esprit ; car les animaux ont aussi

'2 0 PHYSIOLOGTE DES PASSIONS.

un langage; sans un pareil secours, il leur se- rait impossible de communiquer entre eux pour leur défense, pour leurs émigrations, pour leurs amours. Par des observations réitérées on pourrait peut-être approfondir ce langage , et, dans beau-” coup de cas, parvenir à connaître ce qu’il exprime. Il est certain qu’ils ont un cri pour le contente- ment, qu’ils en ont un pour la douleur , un pour l’amour , un autre pour la haine , etc. J’ai lu quel- que part riiistoire de certains oiseaux de ma- rine qui fréquentent de petites îles situées à l’oc- cident del’Écosse; ces oiseaux, tels, par exemple, que les goélands, ne se mettent jamais en voyage sans avoir une sentinelle à leur tête ; plusieurs d’entre eux veillent pendant que les autres dorment; ils se communiquent leurs anxiétés et leurs alarmes : si des coups de fusil les disper- sent, ils ne tardent pas à se rejoindre. Lorsqu’un de ces oiseaux tombe mort par le plomb du chasseur , les autres se rangent tristement autour de lui et paraissent douloureusement affectés de la perte qu’ils viennent de faire; mais quand le danger est passé ils se témoignent par de grands éclats de voix la joie qu’ils ont de se revoir.

Chez les animaux, l’instinct de relation est spé- cialement fortifié par l’instinct de conservation. Que d’exemples on en pourrait citer! Mon esti-

DE l’instinct de RELATION. Cil

mable ami M. Noyer a donné l’histoire de cer^ tains quadrupèdes vulgairement désignés sous le nom de cochons - marrons , qu’on rencontre par bandes dans les forets de la Guyane. Ils ont tou- jours un chef à leur tête pour les avertir du péril qui les menace. C’est ce chef qui donne le signal des haltes et des départs ; dès qu’il présume qu’il y a quelque sujet de crainte, il fait aussitôt cla- quer ses dents , et toute la troupe lui répond par un claquement semblable et simultané. M. Noyer, qui m’a raconté ce fait, me disait avoir été sou- vent effrayé par ce bruit étrange de leurs mâ- choires.

Il est dangereux d’attaquer ces animaux quand ils se trouvent ainsi réunis ; ils entourent en un clin d’œil les chiens qu’on leur a lancés , et cher- chent à s’en rapprocher , en rétrécissant le cercle qu’ils ont formé autour de l’ennemi. Ils se met- tent successivement sur trois ou quatre rangs et deviennent si terribles , quand iis se sont ainsi associés pour le combat, que le tigre lui-même, malgré son extrême agilité, n’ose s’adresser qu’aux traîneurs ; aussitôt qu’il s’est jeté sur sa proie, il la tue, et se sauve sur quelque arbre, pour revenir ensuite la dévorer quand toute la bande a dis- paru. Sans cette précaution , qui lui est suggérée par l’expérience, les cris de la victime attireraient

PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

bientôt sur lui tout le corps d’armée , qui le met- trait infailliblement en pièces.

Un spectacle non moins intéressant pour le voyageur curieux est celui que présentent quel- quefois les serpens dans les solitudes de l’Afrique. Après une grande tempête, on voit ces hideux reptiles se rassembler , se rouler en spirale , se grouper les uns sur les autres , comme s’ils vou- laient former avec leurs corps une pyramide vi- vante. Lorsqu’on approche de trop près cette masse redoutable, ils font retentir l’air de leurs horribles sifflemens, et menacent de toutes parts les chasseurs qui voudraient les atteindre. Dans le cercle monstrueux qu’ils ont formé , et par la singulière disposition de leurs têtes , ils font face à l’ennemi de tous les côtés. On assure que cette réunion leur est avantageuse, quelle leur est sug- gérée par l’instinct de leur propre conservation, et qu’elle a pour but final de résister aux attaques du féroce caïman , qui pourrait les vaincre indi- viduellement. Ce phénomène est donc le résultat incontestable d’une combinaison sociale fondée sur l’intérêt commun.

Les services que se rendent mutuellement les animaux viennent encore constater l’existence de cette loi de relation qui dirige essentiellement

DE l’iNSTIIVCT DE RELAXrON. 0^?»

Ions les êtres animés. Des laits iiitéressans mettent cette vérité hors de doute. On a vu , dit>on , des hirondelles aller au secours de leurs compagnes et les aider dans la reconstruction de leur nid , dont une portion venait d’être détruite par un coup de vent. Plusieurs naturalistes ont fait men- tion d’un petit pluvier qui entre dans la gueule du crocodile pendant que celui-ci se livre au sommeil. On ajoute même que l’animal aqua- tique trouve une sorte de plaisir à se faire dé- livrer des insectes qui le tourmentent, et qu’il semble inviter l’oiseau à pénétrer dans son gosier pour lui rendre cet important service. De son côté , le petit pluvier, habitué à courir sur la grève et à fureter partout, aura sans doute été excité par l’appât d’une nourriture qui convient à ses appétits. Il serait du reste intéressant d’étu- dier l’histoire des divers animaux qui se trouvent ainsi liés par des besoins réciproques. Un savant illustre, M. Geoffroy-Saint-Hilaire, a émis sur cet objet des idées aussi piquantes qu’ingénieuses.

Les plantes même laissent apercevoir les traces d’une sympathie particulière qui a quelque ana- logie avec la sensibilité des animaux. On en voit qui prospèrent avec plus de succès lorsqu’on les cultive les unes à côté des autres; en sorte qu’on dirait qu’elles ont aussi leur instinct de relation.

2 4 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

N’est-ce point par une sorte d’affinité élective que le lierre s’attache à l’ormeau , que les lichens vi- vent sur Fécorce de certains arbres ? Ce qu’il y a de positif, c’est que les naturalistes parlent aussi des aversions ou antipathies qui se manifestent parmi les individus du règne végétal ; et c’est une remarque très vulgaire, qu’il en est qui se nuisent par leur voisinage.

Ainsi donc tous les êtres animés obéissent au penchant social ; et il est d’observation manifeste que ce penchant naturel s’accroît en raison du per- fectionnement des individus qui obéissent à cette loi; car un arbre peut croître dans l’isolement; mais il n’en est pas ainsi des animaux. L’homme surtout est essentiellement lié à tout ce qui l’envi- ronne ; il ne saurait même recevoir un bienfait , il ne saurait éprouver un malheur qui ne rejail- lisse sur la société dont il fait partie.

Il serait facile de prouver que toute l’excel- lence, toute la moralité de l’homme, dérivent de l’instinct de relation. De vient que les anciens re- gardaient les actes émanés de cet instinct généreux comme les seuls dignes d’une grande renommée. Aujourd’hui même, si nous sacrifions à ce pen- chant, c’est souvent pour que la postérité nous houore. En effet , l’instinct de relation donne nais-

DE l’instinct de RELATION. 2 5

sauce à toutes les passions bienveillantes, et il suffit qu’une action tende au bonheur d’autrui, pour que nous la regardions comme une action ver- tueuse. L’amour de soi ne fut jamais un senti- ment louable ; il ne saurait être toléré que lorsque nos semblables n’en souffrent point.

Ceux qui prétendent que l’instinct de relation n’est point un penchant naturel ne manquent pas d’alléguer ces combats éternels que se livrent perpétuellement ici-bas les créatures humaines. Mais Dieu pourtant n’a point créé l’homme pour la guerre; car il ne lui a donné ni griffes, ni défenses , ni aucune arme offensive naturelle ; il l’a au contraire mis au monde avec un corps nu et des membres frêles et délicats; il l’a fait naître avec une propension irrésistible pour la bienveillance et pour tous les sentimens affec- tueux ; il l’a gratifié d’une conscience morale qui l’éclaire sur ce qui est bien et sur ce qui est mal.

La guerre n’est donc qu’un état accidentel , lors- qu’elle vient troubler les relations amicales des êtres qui appartiennent au genre humain.L’homme porte naturellement dans son cœur la justice et la paix ; il est régi par un sentiment intérieur qui l’avertit que toute oppression est illégitime. Ce ne serait donc point un rêve que ie projet d’une

.26 PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

paix perpétuelle , si nous suivions avec plus de docilité la loi instinctive qui nous rapproche. Mais, sur ce point, les philosophes sont réduits à former de simples vœux : nul ne suit les routes qu’ils enseignent. D’ailleurs, ici-bas, le bien ne s’obtient que pour un temps , et l’on est presque toujours réduit à désirer le mieux.

Les misanthropes ont beau dire ; le plus grand malheur de la vie est d’en rompre les relations. Quelle est la douleur, quelle est la blessure qu’une main chérie ne puisse adoucir? Ah! puisque c’est une nécessité de mourir , que ce soit du moins au milieu de nos semblables. Jouissons des regrets que nous leur inspirons. Qu’en échange des pleurs qu’ils iront bientôt répandre sur notre tombeau, ils reçoivent nos vœux et nos bénédictions. Que le dernier battement de nos cœurs soit pour la ten- dresse ; que notre dernier regard soit à l’amitié. Qu’il est à plaindre celui qui n’a pas de larmes à répandre , celui qui n’a jamais senti l’attrait des affections douces et sociales ! Le premier besoin de l’ame est celui d’aimer et d’étre aimé.

DE LA BIENVEILLANCE.

27

CHlIPITRE premier.

DE LA BIENVEILLANCE.

La bienveillance est une des inspirations pri- mitives de notre âme ; elle fut l’apanage des pre- miers hommes qui émanèrent de la création. C’est à l’exercice de cette vertu que la nature attacha leur premier bonheur. La bienveillance ne s’ac- quiert pas , elle est innée ; elle est tellement inhé- rente à notre organisation , qu’elle ne coûte pas le moindre effort. C’est une faculté nécessaire à l’existence, à l’harmonie du corps social; c’est un des attributs essentiels du système sensible. C’est , comme l’a dit Aristote, le commencement de l’amitié.

11 faut donc compter la bienveillance parmi nos besoins moraux les plus impérieux. La nature l’inspire à tous les hommes ,^quoique tous n’en soient pas également pourvus. Cette généreuse disposition de l’âme se développe quelquefois spontanément et sans aucune connaissance intime

PHYSIOLOGIE UES PASSIONS.

OU particulière de Tindividu vers lequel elle se di» rige; elle se déclare souvent entre des personnes auxquelles il a suffi , pour s’affectionner récipro- quement , de se rencontrer dans un lieu public , dans un salon, dans un vaisseau , dans une voi- ture , etc. , ces personnes se rapprochent alors par un attrait irrésistible. Dans les grandes réunions, comme , par exemple , aux eaux minérales , cha- cun se rend sans autre mobile que celui de sa pro- pre conservation , la bienveillance ne tarde pas à s’exercer. On y voit des malades qui se recher- chent , qui se fréquentent pour obéir à l’instinct de relation et en goûter tous les charmes.

La bienveillance est donc celle de nos affections qui est la plus dégagée de tout motif personnel ; de vient que les grands l’éprouvent pour leurs inférieurs. Il semble meme que l’homme diffère en cela des animaux , qu’il est souvent mu par des sentimens tout-à-fait désintéressés ; sa bien- veillance tient uniquement à cette loi de sympa- thie et de sociabilité qui tend à rapprocher tous les êtres sensibles. Je le demande à ceux qui n’ont pas craint de rattacher la théorie de ce doux pen- chant à un égoïsme aussi vil que précaire ; com- ment expliqueront-ils cette impulsion naturelle qui nous porte de préférence vers les individus faibles et dénués de tout secours? A l’époque de

DE LA BIENVEILLANCE. Jti)

nos dernières guerres , quand des soldats farou- ches firent irruption dans nos foyers domestiques, on les voyait toujours sourire avec une sorte de magnanimité et de complaisance bienveillante à la vue des petits enfans qu’ils avaient occasion de rencontrer dans les bras de leurs mères.

Certes, il n’y aurait aucun charme à étudier la nature humaine , s’il fallait croire qu’elle est mise en jeu par un sordide intérêt. Notre âme a des impulsions plus généreuses qui influent sur ses déterminations morales. La nature a voulu créer en nous le besoin d’aimer les autres , afin de l’op- poser à l’amour de nous-mêmes ; nous sommes constitués avec ce besoin. Elle nous a doués de plusieurs penchans contraires, afin que ces pen- chans pussent se contre-balancer dans le système de notre organisation ; c’est ainsi qu’elle fait sou- vent lutter avec avantage l’instinct de relation contre Finstinct de conservation. Sans la bienveil- lance, le monde ne saurait être gouverné, et les hommes se heurteraient sans cesse de tout le poids de leur égoïsme et de leur personnalité.

Comme la bienveillance est la plus désintéressée de nos passions , et quelle dérive uniquement de !a sympathie, il est évident que tous les actes qui en émanent doivent avoir part à nos louanges.

3o PHYSIOLOGIE DES PASSIONS.

C’est ce qui établit la supériorité de ce sentiment qui prend place parmi les plus hautes vertus. Tout homme qui manque de bienveillance dévie par conséquent de cette loi instinctive dont la néces- sité est incontestable; il n’est point digne de faire partie du corps social; car l’homme ne doit pas seulement étendre ses dispositions généreuses sur ses enfans , sur ses parens , sur ses amis ; il les doit à tous ceux qui comme lui appartiennent à l’espèce humaine. Le bonheur individuel n’est lé- gitime qu’autant qu’il est en accord avec le bon- heur général.

Pour plaire aux hommes , la bienveillance doit donc être le résultat de cet heureux penchant qui nous porte à souhaiter le bien de tout être vivant qui nous ressemble. Le dévouement qu’elle déter- mine devient alors d’un grand prix. Une action n’est véritablement méritoire que lorsqu’elle est vivement et uniquement inspirée par l’instinct de relation. Toutefois ne perdons pas de vue que, l’homme étant une créature fragile sur la terre, on ne doit pas exiger qu’il fasse une abnégation totale de lui-même dans les services qu’il rend à ses égaux. Ce serait trop attendre de la nature humaine; il n’y a que la Divinité qui soit suscep- tible de couvrir de sa bienveillance des êtres dont elle n’a rien à espérer.

DE LA BIENVEILLANCE.

La bienveillance est une affection expansive ; on lui doit l’hospitalité, l’une des plus antiques vertus des mortels: elle se manifeste par des signes extérieurs que personne ne peut méconnaître. Le charme de la relation imprime à tous les traits du visage la plus agréable sérénité : les yeux s’ani- ment , le front se dilate , le visage se colore , les lèvres s’entr’ouvrent , les muscles des joues se contractent avec autant de grâce que de douceur. La physionomie s’épanouit pour exprimer la joie et le contentement de l’ame.

Cependant l’homme se déguise , et son sourire n’est pas toujours chez lui l’indice infaillible de sa bienveillance. La dissimulation étant un